RE2020 : le tertiaire entre dans une nouvelle ère
Hôtels, crèches, gymnases, établissements de santé... Depuis le 1er mai 2026, dix nouvelles typologies de bâtiments sont soumises à la réglementation environnementale RE2020. Un basculement réglementaire majeur pour le secteur tertiaire, qui repose désormais, lui aussi, sur la performance environnementale des matériaux mis en œuvre.
Pourquoi 2026 change la donne
Pendant quatre ans, la RE2020 a progressivement redessiné les règles de la construction neuve. D'abord appliquée aux logements, puis aux bureaux et aux écoles, la réglementation étendait son périmètre par vagues successives. Le 1er mai 2026 marque une nouvelle étape : dix catégories de bâtiments tertiaires jusqu'alors soumises à la RT2012 basculent sous le régime de la RE2020. Hôtels, restaurants, commerces, crèches, établissements universitaires, établissements de santé, EHPAD, gymnases, aérogares et bâtiments à usage industriel ou artisanal, ces typologies représentent environ 70 % du parc tertiaire futur, soit un volume considérable de constructions à venir.
Cette extension n'est pas tombée du ciel. Elle répond aux exigences de la directive européenne EPBD 2024 sur la performance énergétique des bâtiments, qui impose que l'ensemble des constructions neuves soit couvert par des normes environnementales. La France, via le décret n° 2026-16 du 15 janvier 2026, a traduit ces obligations dans son droit national. La date pivot est claire : tout permis de construire ou déclaration préalable déposé à partir du 1er mai 2026 est soumis à la RE2020 pour les typologies concernées. Les dossiers déposés avant cette date restent sous RT2012.
Ce que la RE2020 exige concrètement
La RT2012 raisonnait principalement en termes de performance énergétique. La RE2020 va plus loin : son originalité réside dans la prise en compte simultanée de la dimension carbone, via les indicateurs Icénergie et Icconstruction, et du confort d'été, mesuré par les degrés-heures (DH). Elle intègre le cycle de vie complet du bâtiment dans l'évaluation.
Pour les nouvelles typologies tertiaires, les cinq indicateurs de résultat fondateurs de la RE2020 s'appliquent, avec des seuils et des modulations adaptés à chaque usage : le Bbio (qualité de l'enveloppe), le Cep (consommation d'énergie primaire totale), le Cep,nr (énergie non renouvelable), l'Icconstruction (impact carbone des matériaux et équipements) et le DH (confort d'été).
C'est l'Icconstruction qui concentre l'essentiel des enjeux pour les fabricants de matériaux. Cet indicateur mesure, sur cinquante ans, l'impact carbone de tout ce qui compose le bâtiment, structure, enveloppe, équipements. Et il ne laisse pas de place aux approximations : le calcul nécessite de connaître les quantités des différents composants de la construction projetée et de les associer à des données environnementales établies en conformité avec les normes qui régissent les FDES (Fiches de Déclaration Environnementale et Sanitaire) ou les PEP (Profils Environnementaux Produits).
Autrement dit, sans FDES publiée, un produit ne peut pas contribuer favorablement au calcul. C'est une incitation forte, pour l'ensemble de la filière ciment et béton, à documenter précisément l'empreinte de chaque produit mis sur le marché.
Des seuils calibrés, mais une trajectoire exigeante
Les premières valeurs imposées aux nouvelles typologies tertiaires ont été conçues pour être accessibles, dans une logique de montée en charge progressive. Les exigences sont globalement plus souples que pour les bureaux déjà soumis à la RE2020 : à titre d'exemple, le Cep est fixé à 281 kWhep/(m².an) pour la partie jour des hôtels 3 à 5 étoiles, contre 85 kWhep/(m².an) pour les bureaux. Cette progressivité permet une adaptation de la filière.
Mais cette souplesse initiale ne doit pas masquer la direction de fond. Comme pour les logements, les seuils seront renforcés par paliers successifs, en 2028 puis en 2031. L'Icconstruction suit une trajectoire dégressive définie jusqu'en 2031, les nouvelles typologies tertiaires devant suivre une trajectoire comparable à celle des maisons individuelles. Pour ces dernières, le seuil de 2028-2030 vise déjà 475 kg éq. CO₂/m² sur cinquante ans, contre environ 640 kg pour le palier initial de 2022. La marge de manœuvre se réduit à chaque cycle.
Pour les bâtiments les plus complexes : établissements de santé, EHPAD, gymnases..., la question n'est pas seulement de passer les premiers seuils : c'est d'anticiper dès la conception les exigences qui s'appliqueront dans deux ou quatre ans.
Le béton et le ciment face au défi de l'Icconstruction
L'entrée du tertiaire dans le champ de la RE2020 amplifie une question que la filière ciment et béton travaille depuis plusieurs années : comment faire évoluer ses formulations pour répondre à des exigences carbone croissantes, sans renoncer aux performances techniques attendues par les constructeurs ?
La réponse la plus directe repose sur la substitution du clinker, composant de base du ciment, dont la fabrication concentre l'essentiel des émissions liées au process. Pour optimiser la ressource naturelle calcaire, on substitue une partie du clinker dans le ciment en le remplaçant par des sous-produits issus d'autres industries : cendres volantes de centrales thermiques, filler issu de l'exploitation de roche calcaire, laitiers de hauts-fourneaux sidérurgiques, pouzzolanes. C'est précisément l'un des leviers sur lesquels travaille Heidelberg Materials France.
Du côté de la gamme, les ciments de classes CEM II et CEM III illustrent cette logique. Les ciments CEM II contiennent au minimum 65 % de clinker et jusqu'à 35 % d'autres constituants comme le laitier de haut-fourneau, la fumée de silice, les pouzzolanes naturelles, les cendres volantes ou les calcaires, et sont bien adaptés aux travaux massifs. Les CEM III, à dominante laitier, contiennent entre 5 et 64 % de clinker seulement, le reste étant composé de laitier de haut-fourneau. Ces formulations, bien documentées par des FDES spécifiques, permettent aux bureaux d'études thermiques d'intégrer des données précises dans leur calcul d'Icconstruction.
À Airvault, dans les Deux-Sèvres, Heidelberg Materials a engagé un chantier de reconstruction de sa cimenterie pour réduire substantiellement ses émissions par tonne produite. Un nouveau broyeur, dont la mise en service est prévue à l'été 2026, doit permettre de réduire davantage la part de clinker dans les formulations. Ce type d'investissement industriel, 350 millions d'euros pour ce seul site, illustre l'ampleur des transformations engagées pour répondre aux nouvelles exigences réglementaires.
Côté innovation, le projet CIRCO₂BÉTON® développé par Heidelberg Materials explore une autre piste : utiliser du béton recyclé issu de démolitions comme substitut au clinker. Le béton recyclé, exposé au CO₂ contenu dans les fumées de four, devient un puits de carbone intégrable dans de nouvelles formulations. Le réacteur de carbonation est prévu pour être opérationnel en 2026 à la cimenterie de Ranville, en Normandie, et le projet a le potentiel de réduire de 20 % les émissions CO₂ du site.
Ce que les maîtres d’ouvrage tertiaires doivent comprendre
Pour un promoteur d’hôtel ou un opérateur d’EHPAD qui dépose un permis de construire après le 1er mai 2026, la logique RE2020 impose de repenser en profondeur les choix de matériaux dès l’avant-projet. À partir de 2025, la réglementation limite fortement l’usage des données environnementales par défaut, souvent pénalisantes, pour inciter les industriels à publier des FDES et PEP spécifiques. Les produits dont les données environnementales sont les mieux documentées offrent un avantage concret dans les calculs réglementaires.
Pour les gymnases et locaux industriels notamment, l’Icconstruction et l’Icénergie restent contraignants, ce qui rend l’anticipation dès la conception essentielle.
La bonne nouvelle pour les acteurs du tertiaire est que les solutions béton et ciment disposent d’un avantage souvent sous-estimé : l’inertie thermique. L’inertie apportée par une chape béton au sol, par exemple, peut contribuer à d’excellents résultats sur l’indicateur DH, qui mesure le confort d’été, un enjeu particulièrement critique pour les hôtels, les établissements de santé ou les crèches. Dans un contexte de réchauffement climatique, maîtriser le confort estival sans avoir recours à des systèmes de climatisation énergivores est un argument technique solide.