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evoZero : quand la cimenterie capture son propre carbone

Et si le ciment de demain naissait d'un puits de stockage sous la mer du Nord ? C'est le pari industriel qu'Heidelberg Materials a commencé à tenir en 2025, avec l'ouverture de la première installation mondiale de captage et stockage du CO₂ à l'échelle industrielle sur une cimenterie. Un jalon qui change les termes du débat sur la décarbonation de la construction.

Une empreinte de pas sur la Lune

Le site dédié à evoZero® a choisi une image forte pour s'ouvrir : l'empreinte d'une botte d'astronaute dans le régolithe lunaire. Le message est explicite. Ce que Heidelberg Materials revendique avec son ciment "near-zero" par captage du carbone, c'est un premier grand pas, une rupture technologique de même nature que celle d'Apollo 11, dans un secteur qui n'avait jusqu'alors pratiquement aucun levier pour traiter ses émissions les plus profondes.

La comparaison peut sembler audacieuse. Elle est pourtant défendable. Le projet de captage et stockage du carbone (CCS) de Brevik, en Norvège, est en développement depuis 2005. L'installation, mise en service en 2025, est la première au monde à capter des émissions de CO₂ issues de la production de clinker à l'échelle industrielle. Vingt ans de recherche, 1,2 million d'heures de travail de précision, une visite royale lors de l'inauguration. Difficile de trouver dans l'industrie cimentière un investissement d'une telle portée symbolique et technique.

Le problème que le CCS seul peut résoudre

Pour comprendre pourquoi le captage et stockage du carbone représente une solution distincte de toutes les autres, il faut revenir à la nature des émissions de la cimenterie. Les deux tiers environ des émissions d'un four à ciment ne viennent pas des combustibles utilisés pour le chauffer : ils viennent de la réaction chimique elle-même, quand le calcaire se décompose en chaux vive et en CO₂. Cette décarbonatation est inévitable, quelle que soit l'énergie utilisée, quels que soient les combustibles, quelle que soit l'efficacité du process.

C'est le mur contre lequel butait l'industrie depuis des décennies. La substitution du clinker par des matériaux comme le laitier de haut-fourneau ou les cendres volantes permet de réduire la proportion de clinker dans le ciment, et donc les émissions par tonne produite. Mais ces ressources ne sont pas illimitées, et elles ne permettent pas de descendre à zéro. La technologie CCS de Brevik capte environ 48 % des émissions de CO₂ générées lors de la calcination et de la combustion dans les opérations du four. Au lieu d'être relâché dans l'atmosphère, le CO₂ capté est stocké de façon permanente dans des formations géologiques sous-marines. 

C'est ce stockage permanent qui change tout. On ne compense pas des émissions avec des crédits forestiers ou des projets tiers : on capture physiquement le CO₂ à la source et on l'enfouit sous la mer du Nord de manière irréversible.

Comment fonctionne la traçabilité

Le mécanisme technique est solide, mais la question de la traçabilité est celle que tout acheteur potentiel pose en premier. Comment savoir que le CO₂ annoncé comme capté l'a bien été, et qu'il correspond bien au ciment livré ?

Heidelberg Materials a mis en place un outil de comptabilité carbone, appelé "Carbon Bank", sur un registre public distribué à l'image d'une blockchain. Chaque dépôt dans cette Carbon Bank n'a lieu qu'après vérification de la production d'une tonne de clinker sous conditions de captage carbone et du stockage géologique permanent du CO₂, avec assurance par un vérificateur tiers indépendant. 

Ce vérificateur tiers est DNV Business Assurance Germany GmbH, l'un des organismes de certification les plus reconnus au monde dans le domaine des audits environnementaux. Chaque tonne de clinker produite sous conditions CCS porte une réduction d'émissions de 307,3 kg CO₂ éq. par tonne de clinker par rapport aux opérations sans captage. Chaque certificat d'attribut environnemental (EAC) porte donc cette réduction. 

Quand un client achète de l'evoZero, les EACs correspondants sont retirés de la Carbon Bank et lui sont attribués. Il reçoit une preuve certifiée, vérifiable, qui documente la réduction de CO₂ associée à son achat. Ce niveau de traçabilité est inédit dans l'industrie du ciment.

Trois produits, une gamme de performances

Le dispositif evoZero propose en réalité plusieurs niveaux d'engagement, selon la position du client dans la chaîne et sa proximité géographique avec Brevik.

Pour les clients proches de l'usine norvégienne, l'evoZero Carbon Captured Brevik est le produit physique le plus ambitieux : pour le CEM II/B-M (V-L) 42,5 R de référence, son potentiel de réchauffement global net atteint 46 kg CO₂ éq. par tonne de ciment, soit une réduction liée au CCS de 405 kg CO₂ éq. par tonne, représentant 90 % de réduction par rapport au produit conventionnel. 

Pour les clients européens éloignés de Brevik, un mécanisme non physique permet de bénéficier des mêmes réductions certifiées. Dans ce cas, des EACs générés à Brevik sont transférés et associés au ciment produit localement. Le potentiel de réchauffement global du produit livré est ramené à zéro grâce à la quantité nécessaire d'EACs, avec une traçabilité blockchain vers le site de Brevik. Le client reçoit une déclaration produit evoZero accompagnée de l'EPD du ciment physique sous-jacent. 

Une offre intermédiaire, evoBuild Carbon Captured, permet également d'intégrer les réductions CCS proportionnellement à l'ensemble de la production, avec un potentiel de réchauffement global de 230 kg CO₂ éq. par tonne, contre 451 pour le ciment conventionnel du même site.

Les premiers chantiers pionniers

Parmi les tout premiers clients figurent Skanska, acteur majeur de la construction en Europe et en Amérique du Nord, pour la construction de la nouvelle station de Skøyen à Oslo. Située à 45 mètres sous terre, cette station ferroviaire renforcera la connectivité dans l'ouest d'Oslo et réduira la dépendance à la voiture. C'est un chantier d'infrastructure souterraine massive, précisément le type de projet où le béton est irremplaçable et où l'enjeu carbone est le plus visible. 

L'autre premier client emblématique est le projet DREIHAUS en Allemagne, qui développe actuellement trois maisons imprimées en 3D à Heidelberg. Ce projet constitue une nouvelle référence pour la construction résidentielle sérielle par impression 3D avec des matériaux de construction durables, le process d'impression permettant une consommation de matériaux significativement réduite grâce à une conception optimisée. 

Deux projets aux antipodes l'un de l'autre, reliés par le même ciment. C'est précisément ce message qu'evoZero cherche à porter : la technologie CCS ne sert pas qu'à de grands projets de prestige. Elle a vocation à entrer dans le droit commun de la construction.

Ce que cela change pour la filière française

evoZero n'est pas encore livré depuis une cimenterie française. Les clients peuvent choisir entre deux produits : evoZero Carbon Captured Brevik, fabriqué et livré depuis Brevik, et evoZero Carbon Captured, qui peut être livré depuis n'importe quelle usine européenne proche du projet d'un client, tout en tirant parti des réductions carbone réalisées à Brevik. La France entre dans le périmètre de ce second mécanisme, ce qui ouvre concrètement la possibilité pour des maîtres d'ouvrage français de recourir à evoZero pour leurs projets nécessitant une documentation carbone de haut niveau. 

Cette perspective prend un relief particulier dans le contexte de la RE2020 et de son extension au tertiaire en 2026. Les seuils d'Icconstruction vont se resserrer en 2028 et 2031. Les acteurs qui anticipent dès maintenant les outils permettant de documenter des performances carbone exceptionnelles dans leurs calculs réglementaires auront une longueur d'avance.

 

Pour la filière française, l’enjeu n’est pas seulement commercial. C’est celui de la crédibilité. evoZero représente la preuve qu’Heidelberg Materials tient ses engagements en matière de décarbonation réelle et mesurable. Dans un secteur où les allégations environnementales font l’objet d’une vigilance croissante, avoir un produit dont la réduction carbone est vérifiée tonne par tonne, certifiée par un tiers indépendant et tracée sur registre distribué, constitue un argument d’une solidité inédite. 

La prochaine étape, c’est Ranville. Le projet de captage du CO₂ développé en Normandie par Heidelberg Materials France, sur le site de la cimenterie de Ranville, pourrait à terme produire un evoZero Made in France. D’ici là, la technologie existe, elle fonctionne, et les premières livraisons européennes ont eu lieu. Le grand pas a été franchi. Affaire à suivre.

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